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SORTIE Le Pardis des Louves

28 octobre, 2013

 

Résumé: Amelia supporte difficilement les autres êtres humains. Dans Aile Ouest nous faisions la connaissance, dans des conditions macabres, de cette jeune fille prête à tout pour assouvir ses obsessions. Dans ce roman, qui peut se lire aussi indépendamment du premier, l’auteure développe la personnalité de cet ange noir et dévoile certains aspects insoupçonnés de son esprit.

On retrouve ici, l’écriture particulière de Kate Wagner, rapide, incisive, originale  et sans doute encore plus aboutie.

extrait

14.00

Je m’appelle Amélie Wanderbourg. Je suis née dans le Nord. Et je n’y ai jamais eu froid.

La vie m’a mise rapidement sous la tutelle de Perrault, mais j’ai tiré la langue aux fées qui s’étaient par inadvertance penchées sur mon berceau.

Mes parents m’ont toujours confondue avec la belle au bois dormant. J’étais belle et dormante. Pour eux, après le bébé en dentelle, être la meilleure élève et être la copie conforme d’une poupée de porcelaine sagement assise dans sa vitrine était le but ultime de l’éducation parfaite. J’ai appris très tôt les feintes les plus classiques pour éviter l’étouffement.

Des habits normaux dans un sac pour la transformation en fille normale, dans les vestiaires de l’école. Enlever ces sales rubans en satin bleu. Des devoirs à faire chez des copines et des fins de semaine délicieusement hors de chez moi, invitée par des parents généreux. Ma préférence allait vers les familles modestes où l’on comptait les tranches de pain au repas du soir. J’adorais cette tension que l’on sentait dans leur cuisine bon marché. Celle des fins de mois difficiles, les restes de nourriture de la veille accommodés au mieux, et des habits maintes fois recousus. Je faisais comme ma copine qui coupait ces tubes de crème pour récupérer les quantités extravagantes qui se cachent au fond. Cela me valait le respect de nos femmes de ménage. Si elle avait pu voir cela, ma mère en aurait fait une crise cardiaque, les lèvres pincées de dégoût.

Je suis devenue, très jeune, la reine de la dissimulation, et j’étais vraiment douée. Une double vie de résistance à la langueur guimauvienne. Un bon début de carrière.

 

J’étais, sans effort, la première depuis la maternelle et je le suis restée tout le long de mes études. La chouchoute de tous ou presque. Les élèves ne jalousaient pas les professeurs comme on peut s’y attendre en temps normal, ni inversement. Je distribuais les gentillesses et les sourires dans les deux camps, avec une indifférence polie. Mes vices n’étaient nullement visibles et personne n’aurait admis être manipulé par une petite figurine de faïence aux yeux verts. J’avais une cour bien garnie. Filles et garçons. J’étais très belle et suscitais déjà des vocations de princes charmants autour de moi.

Mais je trouvais les garçons idiots, la salive aux lèvres. La plupart des filles me semblaient assommantes et soumises, toujours la poitrine gonflée d’histoires ridicules et enfantines. Elles souriaient béatement lorsque, par malheur, ma mère les invitait pour le goûter. La corvée du goûter. Je me mordais l’intérieur des joues pour ne pas hurler devant leurs mines réjouies et leurs envies d’avoir une maman semblable à la mienne et si fantastique.

Une maman de conte de fées, disaient ces nigaudes en s’extasiant devant notre demeure les pieds dans l’eau de rose.